À la charnière des XIXe et XXe siècles, un conflit aussi bref que tristement célèbre éclata en Afrique de l’Est : la guerre anglo-zanzibarite de 1896. Imaginez une frappe de drone contemporaine contre des légionnaires romains. C’est sans doute l’image la plus juste pour saisir le bombardement, par les canonnières britanniques, du palais du sultan : 38 minutes de feu. Un cas historique d’anéantissement presque total de l’adversaire, qui contribua à redessiner les équilibres coloniaux en Afrique.
Dans cet article, nous revenons sur l’histoire et les faits de cette guerre : ses raisons, son déroulement et les répercussions nées de ce conflit éclair. Un parcours rapide au cœur de la guerre anglo-zanzibarite, là où les ambitions impériales se heurtèrent aux aspirations locales à la souveraineté.
En examinant ce conflit singulier et important, nous retracerons aussi la brève histoire de la domination omanaise puis britannique à Zanzibar, présenterons le récit complet de la guerre et montrerons comment le partage de l’Afrique a rebattu les cartes des réalités coloniales.
Enfin, nous terminerons par un top 5 des lieux liés à cette guerre à visiter à Zanzibar.
Où se trouve Zanzibar ?
Zanzibar est un archipel posé dans les eaux turquoise de l’océan Indien. Il se trouve au large de la côte est-africaine, face à l’actuelle Tanzanie. L’île de Zanzibar, officiellement appelée « Unguja », est la deuxième plus grande de l’archipel, seulement devancée par sa grande sœur, l’île de Pemba. Dans l’ensemble, Zanzibar offre le visage d’une beauté tropicale vallonnée, avec des paysages pittoresques et une température annuelle moyenne de +25,7 °C.
Zanzibar omanaise avant l’influence britannique
En 1498, le célèbre explorateur portugais Vasco de Gama fut le premier Européen à poser le pied à Zanzibar. En quelques années, l’île intégra l’Empire portugais. Les nouveaux maîtres européens mirent en place le système de gouvernement des sultans de Zanzibar, issus de l’élite locale des marchands swahilis.
Au début du XVIIIe siècle, les Portugais furent chassés de la région par l’Empire omanais, qui contrôlait la majeure partie de la côte est-africaine, de Mogadiscio à Kilwa, dans l’actuelle Somalie et le sud de la Tanzanie. Zanzibar devint alors une composante à part entière de l’Empire omanais, administrée par des hakims, des gouverneurs locaux.
Les sultans et les hakims représentaient les intérêts de la population locale. Les colonisateurs, eux, s’intéressaient avant tout à l’exploitation des ressources et au commerce. Tôt ou tard, un tel décalage entre les habitants et les souverains venus d’outre-mer devait mener au conflit.
L’économie coloniale de Zanzibar
Le XIXe siècle marqua une période de prospérité pour Zanzibar. En 1840, l’Empire omanais transféra sa capitale officielle à Stone Town, à Zanzibar. Le climat chaud et ensoleillé de cette île d’Afrique de l’Est favorisait les exportations de clous de girofle, d’épices et d’autres produits agricoles.
L’essor des plantations de girofliers reposait sur le travail servile et entraîna la création de l’un des plus grands marchés aux esclaves de son temps. À la croisée des routes maritimes reliant le Moyen-Orient, l’Inde et l’Asie du Sud-Est, Zanzibar occupait une position idéale pour le commerce. Marchands et caravanes venus du monde entier y affluaient à la recherche d’esclaves et de ressources rares, prisées des consommateurs européens. Peu à peu, Zanzibar s’intégrait à la première économie réellement mondialisée.
Forte de cette réussite économique, l’île devint indépendante de Mascate et d’Oman en 1861, sous l’autorité de Majid bin Said, premier sultan de Zanzibar.
L’Empire britannique à Zanzibar
Après les États-Unis, l’Empire britannique manifesta officiellement son intérêt pour Zanzibar en 1841 en établissant un consulat sur l’île. Les Français et les Allemands suivirent plus tard. Pourtant, seule la Grande-Bretagne parvint à conserver des relations amicales et une influence sur les sultans de Zanzibar entre 1870 et 1890. Durant cette période, le sultan Barghash bin Said comme son successeur Khalifa bin Said développèrent les infrastructures et prirent des mesures pour limiter la traite des esclaves à Zanzibar.
Quel était l’intérêt britannique à Zanzibar ?
La Grande-Bretagne avait plusieurs raisons d’établir une présence permanente à Zanzibar. Sur le plan économique, dominer Zanzibar permettait de préserver un monopole sur la production mondiale d’huile d’olive et sur le commerce du clou de girofle, une épice précieuse utilisée notamment dans l’alimentation, la médecine et la parfumerie. Zanzibar offrait aussi un emplacement stratégique pour une base navale destinée à contrôler les eaux d’Afrique de l’Est et de l’océan Indien occidental.
Les Britanniques cherchaient également à protéger les Indiens britanniques et d’autres sujets de la Couronne de toute implication dans la traite illégale des esclaves, alors florissante dans la région. Enfin, contrôler le carrefour de routes commerciales cruciales et l’accès au continent est-africain, riche en ressources, permettait de contenir l’expansion allemande en Afrique.
Les traités anglo-allemands en Afrique de l’Est
La transformation officielle de Zanzibar en colonie britannique trouve son origine dans le Soucieuses de régler des différends coloniaux en suspens, la Grande-Bretagne et l’Allemagne signèrent le traité Heligoland-Zanzibar en 1890. L’Allemagne renonça à ses revendications sur Zanzibar et Pemba en échange de l’île britannique d’Heligoland, en mer du Nord. Les Allemands obtinrent aussi la bande de Caprivi, un étroit corridor reliant le Sud-Ouest africain allemand au fleuve Zambèze, en Afrique centrale. La colonisation officielle coïncida avec l’essor d’une nouvelle idéologie impériale introduite par John Ruskin, écrivain et philosophe anglais, déclara le 8 février 1870 : « There is a destiny now possible for us, the highest ever set before a nation...This is what England must do or perish ». La Grande-Bretagne se percevait comme une puissance « civilisatrice » à l’échelle du monde. Le traité fit apparaître un conflit d’intérêts entre les élites locales et les politiques coloniales britanniques, préparant le terrain aux troubles à venir.
Le traité Heligoland-Zanzibar faisait suite à l’accord anglo-allemand de 1886, qui avait établi les sphères d’influence régionales. Les deux puissances s’engageaient à ne pas intervenir dans leurs zones respectives. La Grande-Bretagne soutenait les territoires loués de Dar es Salaam et de Pangani, contrôlés par le sultan Barghash bin Said. En retour, l’Allemagne acceptait de reconnaître la souveraineté de Zanzibar. Avant sa colonisation officielle, Zanzibar avait le statut de protectorat britannique. Point essentiel : le consul britannique reçut le droit d’opposer son veto aux candidats au trône du sultanat.
Comment la guerre a-t-elle commencé ?
La guerre anglo-zanzibarite fut directement provoquée par la lutte de succession qui suivit la mort du sultan de Zanzibar Hamad bin Thuwaini, favorable aux Britanniques, le 25 août 1896. On estime généralement qu’il fut empoisonné par son neveu Khalid bin Barghash. Les autorités britanniques intervinrent et mirent leur veto à sa candidature au trône. Elles redoutaient une possible alliance de Khalid bin Barghash avec les Allemands, ainsi que sa position favorable à l’esclavage. L’agent diplomatique britannique Arthur Hardinge insista pour que Hamoud bin Muhammed devienne le nouveau sultan. Khalid, de son côté, prit le pouvoir sans l’approbation britannique. Il se proclama nouveau sultan de Zanzibar et s’empara du palais du sultan et du harem.
Khalid bin Bargash devint le symbole du rejet de l’ingérence européenne. Des représentants de la classe dirigeante arabe, opposés à l’abolition du très lucratif commerce des esclaves, le soutinrent. Une partie de la population zanzibarite appuya également Khalid, par résistance à l’intervention britannique dans les traditions, la politique et la culture locales. Il parvint en outre à soulever une force de 1 000 hommes armés, fidèles au sultan de Zanzibar défunt.
L’échec diplomatique : une solution pacifique devenue impossible
À la fin du XIXe siècle, la Grande-Bretagne occupait une position centrale dans le commerce et la finance mondiaux, et la Royal Navy était la plus grande marine du monde. Forte d’une domination maritime sans équivalent, elle compta parmi les premiers États à recourir à la diplomatie de la canonnière pour défendre ses intérêts nationaux.
Pour engager les forces britanniques contre l’usurpateur, le consul britannique Basil Cave devait obtenir l’autorisation de son gouvernement. Khalid bin Bargash reçut plusieurs ultimatums lui enjoignant de quitter le palais du sultan, mais il les rejeta tous.
L’appui du gouvernement de Sa Majesté à l’usage de la force militaire fut transmis par télégraphe. Le dernier ultimatum britannique expira à 9 h, le 27 août. Stone Town s’apprêtait à assister à la guerre la plus courte de l’histoire documentée. Selon les sources, le conflit dura de 38 à 45 minutes et fut précédé d’un échange de messages entre Khalid bin Barghash et Basil Cave :
« Nous n’avons aucune intention d’abaisser notre drapeau et nous ne croyons pas que vous ouvrirez le feu sur nous », déclara Khalid bin Barghash dans son message au consul.
« Nous ne voulons pas ouvrir le feu, mais si vous n’obéissez pas à nos ordres, nous le ferons certainement », répondit Basil Cave.
Forces britanniques contre partisans du sultan
Le contre-amiral Harry Rawson, le brigadier-général Lloyd Mathews et le lieutenant Arthur Edward Harington Raikes commandaient les forces de la Royal Navy. 150 fusiliers marins et marins britanniques se trouvaient à bord de 5 bâtiments de guerre : les croiseurs HMS Philomel et HMS St. George, ainsi que 3 canonnières, le HMS Racoon, le HMS Thrush et le HMS Sparrow. Ils étaient épaulés par 900 guerriers askaris zanzibarites loyalistes.
Les forces du sultan étaient dirigées par Khalid bin Bargash. Environ 2 800 hommes armés de fusils et de mousquets dépassés, ainsi que 700 soldats askaris, protégeaient celui qu’ils considéraient comme leur prochain sultan. Son artillerie se composait uniquement de cadeaux offerts par des États étrangers : 4 pièces d’artillerie, une batterie côtière, plusieurs mitrailleuses Maxim, une mitrailleuse Gatling, un canon de bronze du XVIIe siècle et 2 canons de campagne de 12 livres. Les rebelles disposaient même d’une marine : un navire amiral, le HHS Glasgow, offert par la reine Victoria et construit en 1878, 2 bateaux et un sloop en bois.
Comment la guerre la plus courte de l’histoire s’est-elle déroulée ?
Khalid bin Barghash se retrancha avec ses forces dans le palais. Le capitaine Saleh, de la garde du palais, fit pointer l’artillerie et les mitrailleuses vers les navires britanniques. Dès l’expiration de l’ultimatum à 9 h, le bombardement aux obus explosifs commença à 9 h 02. En quelques minutes, la Royal Navy lança une attaque massive : 500 obus, 4 100 cartouches de mitrailleuse et 1 000 cartouches de fusil furent tirés sur le palais royal et le harem.
L’artillerie défensive fut mise hors d’usage, le HSS Glasgow fut anéanti par les tirs de riposte du HMS St. George, et le palais fut détruit. Vers 9 h 37 à 9 h 45, Khalid bin Barghash capitula. Les forces du sultan déplorèrent 500 victimes, contre un seul marin britannique blessé accidentellement. L’écart entre les pertes n’a rien de surprenant : certains défenseurs zanzibarites étaient partis au combat à bicyclette.
Les suites de la guerre
L’infortuné usurpateur prit la fuite et trouva refuge au consulat allemand, car les autorités allemandes ne livraient pas les prisonniers politiques. Elles craignaient de violer les protocoles diplomatiques pendant l’évacuation de Khalid bin Barghash. Des troupes allemandes, des marins de la marine impériale allemande, transportèrent l’ex-sultan jusqu’au bateau en veillant à ce qu’il ne touche pas le sol britannique. Le consulat allemand réussit une mission presque impossible. Exilé à Dar es Salaam, sur le continent africain, il ne revint jamais.
Pendant ce temps, Hamoud bin Mohammed, favorable aux Britanniques, monta sur le trône zanzibarite et devint le sixième sultan. Il abolit l’esclavage et engagea un processus d’émancipation lent, mais positif.
Importance de la guerre
D’un point de vue historique, un conflit aussi court n’a guère d’importance au-delà de sa valeur symbolique de guerre la plus brève de l’histoire. Pourtant, il démontra la puissance de la Royal Navy et de la diplomatie britannique de la canonnière. Il mit aussi en lumière l’écart technologique entre les États africains colonisés et leurs colonisateurs européens.
Sur le plan politique, l’usage de la force brute pour réprimer les mouvements indépendantistes en Afrique alimenta débats et mobilisations anticoloniales à travers le continent. Sur le plan économique, les structures imposées par les Britanniques à Zanzibar semèrent les graines d’inégalités et de sous-développement futurs, nourrissant les luttes pour la souveraineté postcoloniale. Le résultat le plus marquant fut social : l’abolition de l’esclavage apporta davantage de liberté aux Zanzibarites.
La guerre anglo-zanzibarite : un chapitre mineur du partage de l’Afrique
La conférence coloniale de Berlin de 1884-1885 réunit les puissances impériales avec l’objectif affiché de mettre fin à l’esclavage et d’établir des sphères d’influence en Afrique, selon ce que l’on appela le système des traités. La course aux colonies africaines menée par les empires britannique, français, allemand, belge, espagnol, portugais et italien répondait à la récession mondiale que traversait le capitalisme européen, elle-même liée à la montée du protectionnisme. Tous cherchaient de nouveaux marchés et des terres à exploiter pour fournir les matières premières nécessaires à leurs industries.
En conséquence, 10 000 royaumes tribaux africains furent répartis entre les puissances européennes. Commentaire du Premier ministre britannique Lord Salisbury sur le partage de l’Afrique en 1890 : « We have been engaged in drawing lines upon maps where no white man's foot ever trod; we have been giving away mountains and rivers and lakes to each other, only hindered by the small impediment that we never knew exactly where the mountains and rivers and lakes were ». résuma le mieux le partage de l’Afrique en parlant de « tracé de lignes ». Seuls les anciens royaumes d’Éthiopie et le Liberia restèrent indépendants, grâce à leurs relations particulières avec les États-Unis.
La guerre anglo-zanzibarite ne constitue pas un chapitre majeur du partage de l’Afrique. Pourtant, même un conflit aussi bref illustre les mécanismes de l’impérialisme européen. Les exigences britanniques étaient purement impériales et provoquèrent l’affrontement. Le gouvernement britannique voulait contrôler Zanzibar, tandis que les élites locales aspiraient à l’indépendance.
Sur les traces de la guerre de Zanzibar de 1896
Vous prévoyez de visiter le site de la guerre la plus courte de l’histoire et de mieux comprendre ce qu’ont vécu les forces royales comme les défenseurs du palais ? Nous avons préparé pour vous une sélection de lieux à découvrir :
1. Stone Town : épicentre de la guerre à l’époque, cœur de Zanzibar aujourd’hui et site inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO. Ruelles étroites, bâtiments de pierre et impacts de balles laissés par le bombardement composent une atmosphère chargée d’histoire.
2. House of Wonders (Beit al-Ajaib) : ancien palais du sultan, restauré après les tirs d’artillerie, il abrite aujourd’hui le Musée national de Zanzibar. Ses expositions retracent l’histoire du pays, y compris la guerre, à travers des objets, des armes et des documents liés au conflit.
3. The Peace Memorial Museum : installé dans le bâtiment du consulat britannique à Stone Town, ce musée présente une vue d’ensemble détaillée de la guerre. Expositions, objets, photographies et documents permettent d’en suivre les principaux épisodes.
4. Chumbe Island : c’était autrefois un lieu de retraite apprécié de l’élite zanzibarite. Pendant la guerre, les Britanniques y établirent une station de signalisation. Aujourd’hui, cette aire marine protégée est prisée des plongeurs. Si vous en faites partie, consultez notre guide des meilleurs sites de plongée en Tanzanie.
5. La tombe du sultan Khalid bin Barghash : la sépulture du sultan se trouve à Matondoni, un village de la côte est de Zanzibar.
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