Chacun des 6 présidents de Tanzanie a joué un rôle clé dans la transformation d’un pays tout juste indépendant en un État stable, porté par une économie en croissance.
Le 26 avril 1964, le Tanganyika s’unit à Zanzibar, faisant apparaître un nouvel État sur la carte politique mondiale : la République unie du Tanganyika et de Zanzibar. Quelques mois plus tard, le 29 octobre, le pays prend le nom de République unie de Tanzanie. Aujourd’hui, il compte parmi les pays les plus stables et les plus sûrs d’Afrique de l’Est, attirant chaque année des millions de voyageurs venus du monde entier.
Du « père de la nation », Julius Nyerere, et de ses expériences socialistes, jusqu’à la politique contemporaine d’ouverture, de croissance économique et de développement touristique menée sous Samia Suluhu Hassan, voici comment le pays a évolué au fil de ses différents présidents.
Julius Nyerere (1964–1985) – premier président de Tanzanie. Indépendance et union
Julius Nyerere, qui commence sa carrière comme instituteur, naît et vit au Tanganyika, alors territoire sous tutelle de l’ONU administré par le Royaume-Uni. Dans les faits, le pays est dirigé par l’administration coloniale britannique. Celle-ci contrôle le gouvernement, l’économie et les principales ressources, tout en appliquant des politiques qui limitent les droits de la majorité africaine : ségrégation, faibles rémunérations, accès restreint à l’éducation et à la participation politique.
Cette situation politique est naturellement inacceptable pour la population locale, comme pour Nyerere lui-même. Après des études universitaires, il fonde en 1954 un parti politique, la Tanganyika African National Union (TANU). Ses membres visent l’indépendance complète vis-à-vis du Royaume-Uni. Il faut souligner que le mouvement recourt à des méthodes non violentes : le parti organise de grands rassemblements et adresse activement des pétitions à l’ONU.
En décembre 1961, le mouvement atteint son objectif : le Tanganyika devient indépendant, même si le monarque britannique demeure officiellement reine du Tanganyika. Nyerere devient Premier ministre selon la nouvelle constitution, puis premier président du pays.
En décembre 1963, Zanzibar obtient à son tour l’indépendance et devient une monarchie constitutionnelle dirigée par son sultan. Pourtant, la population africaine, majoritaire dans l’archipel, n’accepte pas le maintien au pouvoir des élites arabes. Le 12 janvier 1964, un soulèvement contre le sultan éclate : la célèbre Révolution de Zanzibar.
Malgré la violence de la révolution, le contrôle passe rapidement à des forces politiques plus modérées. Finalement, après un coup d’État, un nouveau gouvernement est formé sous la direction d’Abeid Amani Karume, qui devient le premier président de Zanzibar.
Presque au même moment que le soulèvement de Zanzibar, une mutinerie éclate dans l’armée en janvier 1964. Les soldats, majoritairement africains, réclament une meilleure rémunération, le départ des officiers britanniques et une « africanisation » plus rapide, c’est-à-dire le remplacement des Européens par du personnel local. Les rebelles s’emparent de casernes à Dar es Salaam et tentent même de renverser le gouvernement.
Pour Julius Nyerere, le choc est sérieux : sa propre armée, héritée de l’époque coloniale, échappe au contrôle du gouvernement. Ne disposant pas de forces fiables pour réprimer la révolte, il sollicite une nouvelle fois l’aide des Britanniques. Il ne veut pas risquer une instabilité plus profonde, surtout dans le contexte de la révolution à Zanzibar, qui aurait pu gagner le continent.
Les Britanniques réagissent rapidement et débarquent des troupes avant la fin janvier. Ils contribuent à réprimer la mutinerie avec des pertes limitées, mais l’intervention montre aussi que l’indépendance n’a pas totalement effacé l’influence britannique. Après ces événements, Nyerere entreprend de restructurer l’armée et concentre son action sur des réformes socialistes destinées à prévenir de nouveaux troubles.
L’union du Tanganyika et de Zanzibar suit en avril 1964, en partie en réponse à ces événements. Nyerere veut stabiliser la région et créer un pays unifié. Ainsi naît la République unie de Tanzanie.
Avec le temps, les Britanniques se retirent des affaires militaires du pays, même si les liens économiques existent encore aujourd’hui : la Tanzanie demeure membre du Commonwealth of Nations. Julius Nyerere devient le premier président du nouveau pays et reste en fonction jusqu’en 1985, soit exactement 21 ans. Il dirige plus longtemps que tout autre chef d’État dans l’histoire de la Tanzanie et reste largement considéré comme le « père de la nation » : Mwalimu, « enseignant » en swahili.
La politique de Nyerere : l’ujamaa, socialisme africain
L’idée centrale de la politique de Nyerere est l’ujamaa, « famille » ou « fraternité » en swahili : sa version du socialisme africain. Il s’agit de revenir à des valeurs africaines traditionnelles, avec des communautés vivant et travaillant ensemble, sans propriété privée des ressources essentielles.
Nyerere met en œuvre la collectivisation agricole. De 1967 aux années 1970, des millions de Tanzaniens s’installent dans de petits villages où les terres, les outils et les récoltes sont partagés par l’ensemble de la communauté. Il nationalise également les banques, les grandes entreprises et les industries d’exportation, instaure l’enseignement primaire gratuit, développe les soins de santé et lutte contre la corruption.
Dans les années 1980, chaque village de Tanzanie dispose d’une école et la couverture de l’enseignement primaire atteint près de 100 %. La mortalité infantile recule, tandis que les soins médicaux deviennent accessibles même dans les localités isolées.
En revanche, la collectivisation forcée entraîne aussi des conséquences négatives : la motivation diminue et la productivité agricole baisse. La production de café, de coton et de thé chute fortement, ce qui affecte sévèrement les recettes d’exportation. Au milieu des années 1970, la Tanzanie fait face à des pénuries de biens et à une dette extérieure considérable. Dans les années 1980, l’économie du pays entre dans une crise profonde.
Pourquoi Nyerere a-t-il quitté la présidence ?
En 1985, à l’âge de 63 ans, Nyerere démissionne volontairement. Il reconnaît publiquement que son modèle socialiste n’a pas fonctionné comme il l’espérait.
Le 5 novembre 1985, il transmet le pouvoir à Ali Hassan Mwinyi, son successeur, qui avait auparavant exercé la fonction de président de Zanzibar. Mwinyi commence immédiatement à réorienter la politique du pays vers la libéralisation économique, la privatisation et un plus grand recours aux investissements étrangers.
La présidence d’Ali Hassan Mwinyi (1985–1995) : la fin de l’ujamaa et le début de la libéralisation
Ali Hassan Mwinyi dirige la Tanzanie pendant exactement 10 ans. Avant sa carrière politique, il est enseignant, puis devient haut fonctionnaire, ministre et vice-président. Il meurt le 29 février 2024, à l’âge de 98 ans. On le surnomme souvent « Monsieur Permission », car il autorise de nombreuses activités auparavant interdites, comme l’entreprise privée, les importations et le multipartisme.
En 1986, Ali Hassan Mwinyi met en place le Programme de relance économique (ERP) avec le soutien du FMI et de la Banque mondiale. Dans ce programme, le shilling tanzanien est dévalué à plusieurs reprises, les contrôles des prix sont levés, les entreprises publiques sont privatisées et les investissements étrangers encouragés. La libéralisation du commerce s’accélère également : les autorités autorisent les importations privées et mettent fin au monopole de l’État sur l’exportation du café, du thé et du coton.
Résultat : la production agricole et les exportations augmentent, les biens réapparaissent dans les magasins, l’inflation recule et l’économie se stabilise. Mwinyi pose ainsi les bases de la croissance future du pays. Si les progrès restent graduels, le PIB recommence à augmenter, d’environ 3 à 4 % par an à la fin des années 1980 et au début des années 1990.
Les réformes ont toutefois leurs limites. La réduction des dépenses sociales accroît les inégalités, le chômage augmente parmi les employés du secteur public, et l’accès gratuit aux soins de santé et à l’éducation se dégrade. Le pays redevient également dépendant du FMI et de la Banque mondiale sur le plan économique.
La présidence de Mwinyi n’en pose pas moins les fondations d’un développement démocratique ultérieur. En 1992, le multipartisme est officiellement instauré et, en 1995, les premières élections multipartites sont organisées. Mwinyi respecte lui-même la constitution et ne se présente pas pour un troisième mandat, transmettant le pouvoir à Benjamin Mkapa.
Benjamin Mkapa (1995–2005) – troisième président de Tanzanie. Libéralisation accélérée et croissance économique
Benjamin Mkapa effectue 2 mandats de 5 ans à la tête de l’État. Il est le premier président élu lors d’élections multipartites, bien qu’il représente le . Avant d’entrer en politique, il travaille comme journaliste et diplomate, puis devient ministre des Affaires étrangères sous Mwinyi.
Mkapa arrive au pouvoir alors que le pays est déjà sorti de la crise économique des années 1980 grâce aux politiques de Mwinyi, mais que son développement reste lent. Il poursuit les réformes de marché avec le soutien du FMI et de la Banque mondiale, intensifie la privatisation des entreprises publiques et attire les investissements étrangers. En 1997, il introduit le Mining Act de 1998, qui contribue à faire du secteur minier, notamment l’extraction de l’or et du diamant, une industrie d’exportation majeure.
Mkapa obtient aussi l’annulation d’une grande partie de la dette extérieure du pays, lutte contre la corruption dans les institutions publiques, réduit la bureaucratie et réforme le système fiscal. Il accorde une attention importante aux infrastructures : sous sa présidence, routes et ports sont activement construits, tandis que le secteur de l’énergie se développe. La croissance du PIB se stabilise, l’inflation diminue et la pauvreté recule.
Le 21 décembre 2005, Benjamin Mkapa transmet le pouvoir à Jakaya Kikwete, vainqueur de l’élection comme candidat du CCM. Après son départ, l’ancien président reste actif dans des initiatives de maintien de la paix, écrit ses mémoires et demeure une figure publique respectée jusqu’à sa mort en 2020.
La présidence de Jakaya Kikwete (2005–2015) : stabilité et boom des infrastructures
Jakaya Kikwete dirige lui aussi la Tanzanie pendant 2 mandats de 5 ans. Médecin de formation, il a longtemps été ministre des Affaires étrangères sous Mkapa. Plus tard, les médias le surnomment « Dr Jakaya ». Chef d’État charismatique et instruit, il poursuit la croissance économique, investit massivement dans les infrastructures et devient un médiateur de paix important en Afrique.
La politique de Kikwete vise à renforcer la stabilité et à attirer les investissements. Il lance par exemple Kilimo Kwanza 2009, un programme destiné à moderniser l’agriculture et à en faire un secteur commercial performant. Il accélère aussi le développement des mines et du tourisme, tout en investissant fortement dans les infrastructures.
L’économie se diversifie ainsi davantage, et la Tanzanie s’impose comme l’une des économies à la croissance la plus rapide d’Afrique. Kikwete renforce également le multipartisme, même si le CCM reste le parti dominant.
Kikwete tente aussi de combattre la corruption : il élargit la liste des infractions liées à la corruption, de 4 à 21 catégories, et va jusqu’à limoger l’ensemble du cabinet en 2008. De grands scandales continuent néanmoins d’éclater, fragilisant la confiance de la population dans son gouvernement. L’un des plus connus est le scandale Richmond (2006–2008), dans lequel une société-écran reçoit d’importants paiements pour un contrat d’électricité jamais honoré.
Kikwete ne parvient finalement pas à éradiquer la corruption, et l’opposition utilise ces scandales comme argument majeur contre le parti CCM, en partie parce que les limogeages très médiatisés se substituent souvent à de véritables sanctions pénales. Le quatrième président de Tanzanie quitte donc volontairement ses fonctions à l’issue de son second mandat. Le 5 novembre 2015, il transmet le pouvoir à John Magufuli ; malgré le multipartisme, le nouveau président représente une fois encore le CCM.
La présidence de John Magufuli (2015–2021) : une lutte vigoureuse contre la corruption
John Magufuli dirige la Tanzanie jusqu’en 2021, date de sa mort soudaine à l’âge de 61 ans. Issu d’une famille d’agriculteurs pauvres, il travaille comme enseignant et chimiste avant de devenir ministre. Le public le surnomme « le Bulldozer » , d’abord en raison de sa politique anticorruption très ferme, puis à cause de son style de gouvernement de plus en plus autoritaire.
Dans sa campagne contre les dépenses jugées excessives, Magufuli annule les fastueuses célébrations de la fête de l’Indépendance, interdit aux responsables gouvernementaux de voyager en classe affaires, réduit les et supprime d’autres dépenses inutiles. Ces mesures font revenir des milliards de shillings dans le budget national et réduisent sensiblement la corruption.
Magufuli renégocie également les contrats avec des compagnies minières étrangères et récupère des milliards en taxes et amendes supplémentaires, augmentant la part de l’État dans les ressources naturelles. Il poursuit, et même accélère, de grands projets d’infrastructure : construction ferroviaire, centrales hydroélectriques et aéroports. Il relance aussi la compagnie aérienne nationale, Air Tanzania.
Malgré ces réalisations, le style de gouvernement de Magufuli devient peu à peu plus rigide et autoritaire. Il interdit par exemple les rassemblements et manifestations de l’opposition, ferme des médias critiques et introduit une loi limitant la publication de données statistiques. Sa réélection en 2020 s’accompagne d’accusations de fraude électorale et de violences.
L’aspect le plus connu, et peut-être le plus controversé, de sa présidence reste sa gestion de la pandémie de COVID-19. Il nie la gravité du virus, cesse de communiquer les décès liés au COVID-19 en avril 2020, interdit les confinements, les masques et les vaccins, et encourage la prière ainsi que les remèdes traditionnels plutôt que les mesures médicales. Il meurt le 17 mars 2021, officiellement d’une maladie cardiaque, même si certains soupçonnent le COVID-19. Après sa mort, le pouvoir passe à la première femme présidente de Tanzanie, Samia Suluhu Hassan.
Samia Suluhu Hassan (2021–aujourd’hui) – première femme présidente de Tanzanie : cap sur la démocratisation et le développement du tourisme
Samia Suluhu Hassan, originaire de Zanzibar, est réélue pour un second mandat en octobre 2025. Elle étudie l’administration publique et l’économie, notamment lors d’études de troisième cycle au Royaume-Uni, puis construit sa carrière au sein des institutions gouvernementales et du Parlement. Son style de leadership est souvent décrit comme ouvert, diplomatique et pragmatique.
Samia lève l’interdiction des rassemblements politiques, libère des figures de l’opposition et rétablit les licences de médias précédemment interdits ; même l’organisation relève des progrès démocratiques en 2021–2022. Si des accusations de pression sur l’opposition apparaissent dans les médias à l’approche des élections de 2025, ses politiques plus larges contribuent à restaurer la stabilité économique et à attirer les investisseurs.
Samia Suluhu Hassan demeure présidente aujourd’hui et, sous sa direction, l’économie continue de croître régulièrement. Selon Tanzaniainvest, le PIB réel a progressé de 5,6 % en 2024 et de 5,9 % en 2025, avec des prévisions à 6,1 % pour le début de 2026. Elle a également attiré d’importants investissements en Tanzanie et alloué des milliards de shillings en prêts aux petites entreprises. Aujourd’hui, la Tanzanie reste l’une des économies à la croissance la plus rapide d’Afrique.
Après la pandémie, Samia apparaît personnellement dans les films promotionnels The Royal Tour et Amazing Tanzania, conçus pour présenter au monde la beauté naturelle et la diversité du pays. Grâce à sa politique, les arrivées touristiques augmentent de plus de 130 % entre 2021 et 2024. En 2025, la Tanzanie reçoit également le prix World’s Leading Safari Destination aux World Travel Awards.
Aujourd’hui, la Tanzanie est une destination sûre, et le secteur touristique poursuit son expansion rapide. Des resorts premium au niveau de service élevé, des restaurants de luxe et des sites de glamping ouvrent dans tout le pays, notamment sur les îles de Zanzibar. Le gouvernement attire les investissements afin de soutenir les tour-opérateurs qui organisent des safaris dans des lieux mondialement connus, tels que le parc national du Serengeti, le cratère du Ngorongoro, le parc national d’Arusha et le parc national du Tarangire. Le Kilimandjaro, plus haute montagne du continent africain avec 5 895 mètres d’altitude, constitue un autre grand attrait pour les voyageurs.
Conclusion
En un peu plus de 60 ans d’indépendance, les 6 présidents de la Tanzanie ont guidé le pays sur un chemin complexe, mais finalement réussi : des idéaux socialistes populaires dans les années 1960–1970 à la croissance économique et à la démocratie. Aujourd’hui, la Tanzanie est un pays stable, pacifique et sûr, porté par une économie en expansion et par une attention marquée au développement du tourisme.
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